Gratuité des manuels scolaires : Heurs et malheurs d’une décision

Publié le jeudi 30 août 2007

Gratuité des manuels scolaires : Heurs et malheurs d’une décision

Le 23 août dernier la ministre de l’Enseignement de base et de l’Alphabétisation, Odile Bonkoungou, publiait la décision de rendre encore plus effective la gratuité des manuels scolaires à l’école primaire.

C’est franchement la preuve que le gouvernement a pris à bras-le-corps le problème de la scolarisation des enfants burkinabè. C’est également la preuve que les partenaires bi et multilatéraux du Faso sont sensibles à ses préoccupations.

Plus d’un parent d’élève a applaudi après avoir entendu la décision du gouvernement concernant la gratuité des manuels scolaires au primaire même si elle ne concerne que l’année scolaire 2007-2008. Pour 2008-2009, 2009-2010, etc., on a le temps d’espérer voir des décisions semblables. Ce ne sont pas non plus les enseignants qui vont s’en plaindre, car du temps où ces manuels n’étaient pas gratuits, il leur était difficile de dispenser les enseignements à des élèves qui, malgré leur intérêt pour l’école et la bonne volonté de leurs parents, ne disposaient pas du minimum requis en lecture et en calcul ; sans oublier que l’incapacité des parents à doter leurs enfants de manuels était un facteur dissuasif dans l’inscription desdits enfants à l’école.

Ce handicap levé, les conditions sont au moins théoriquement créées pour qu’il y ait davantage d’inscrits dans les écoles. Ce qui est, en outre, encourageant à notre sens, c’est qu’en dépit des insuffisances parfois criardes dont l’administration publique fait preuve dans la gestion de la chose publique, il y a que la tendance générale est relativement bonne.

Comment cela se manifeste-t-il ? se demanderont avec raison les esprits critiques. Pour nous, si les bailleurs de fonds continuent d’accompagner ou accompagnent davantage les pouvoirs publics dans la scolarisation des enfants burkinabè, c’est bien parce que d’une part nul n’est parfait (à commencer par les bailleurs de fonds eux-mêmes) et d’autre part bien de choses appréciables se font en dépit des imperfections.

Tous les contours ont-ils cependant été cernés ?

En décidant de la gratuité des manuels, le gouvernement a cru faire œuvre utile. Et il la fait. Malheureusement, et comme dans nombre de cas, tous les contours de la question ne semblent pas avoir été cernés, encore moins pris en compte. Dans ce sens, le quotidien de service public Sidwaya dans sa livraison n°5981 du 24 août 2007 a abordé avec une pertinence indiscutable un des problèmes ; sous le titre "Gratuité des manuels et fournitures scolaires : la mesure du gouvernement fait des mécontents", le journal a fait le tour des "librairies par terre" et des librairies tout court. Conclusion : ce n’était pas la joie du côté des "libraires par terre", car c’est une occasion de faire de bonnes affaires qui s’évanouit.

Certes, un raisonnement à courte vue peut amener à se dire que c’est tant pis pour eux et qu’ils n’ont qu’à trouver autre chose à faire ou que, d’ailleurs, ce sont des commerçants "véreux" ; mais c’est oublier que quand on passe cinq, dix, voire (pour certains d’entre eux) vingt ans à exercer une activité, ce n’est pas du jour au lendemain que l’on peut se remettre à faire autre chose ; c’est également perdre de vue le fait que ces librairies constituent un maillon important de notre économie qui fait vivre, à l’évidence, beaucoup de personnes, contribuant ainsi à la lutte contre la pauvreté. Par ailleurs, il est avéré, même si nous n’avons pas de chiffres à notre disposition, que le volet manuels et fournitures scolaires forme une part importante de leur chiffre d’affaires.

Des questions qui attendent des réponses

Alors, les questions qui en découlent sont les suivantes : le gouvernement a-t-il pris le soin d’analyser et de simuler, à travers des scenarii, les conséquences probables de sa décision ? En a-t-il discuté avec les libraires de sorte à leur proposer éventuellement des mesures d’accompagnement (par exemple la diminution des taxes ou des frais de location des hangars) ? La douane et les impôts ont-ils été consultés afin d’éclairer l’exécutif sur l’impact direct ou indirect de cette mesure pourtant salutaire ? Les enseignants ont-ils été associés de sorte qu’ils puissent expliquer les difficultés qu’ils ont dans le domaine du stockage, de la distribution, de la collecte et de l’entretien des manuels ?

Au regard des informations en notre possession, rien de tout cela n’a été fait. Il se pose donc un problème de fond : en dépit de la promotion de la bonne gouvernance par les institutions républicaines, la réalité est souvent autre, car nombre de décisions, de mesures et de politiques qui devaient d’abord requérir (au moins) l’avis de certains partenaires de l’Etat et d’acteurs non étatiques ont été prises ou/et mises en œuvre par le gouvernement et le gouvernement seul.

Si ce comportement est compréhensible dans des situations où la mauvaise foi des interlocuteurs de l’Etat n’a d’égale que leur détermination à voir des problèmes partout, il est par contre inopportun d’en faire consciemment ou inconsciemment une constante ligne de conduite. L’exemple de la rédaction et de l’adoption du Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) est assez illustratif, car le secteur privé et la société civile n’ont pas obtenu l’opportunité d’apporter comme il se doit leur contribution alors même qu’ils sont des acteurs incontournables du développement de ce pays.

La procédure tout aussi importante que le principe

Le principe de la gratuité est donc une très bonne chose. Cependant la procédure ayant abouti à la prise de décision ne participe pas de la gouvernance démocratique. Autrement dit, il ne suffit pas qu’une cause soit juste pour que toutes les manières de la défense soient également justes. Sinon, ce serait une façon d’agir en se disant que la fin justifie les moyens. Or, ces derniers temps avec les fraudes aux examens et concours, c’est une attitude que les citoyens dignes de ce nom ne cessent de dénoncer.

Par ailleurs, ce qu’on qualifie en droit et en comptabilité de détournement de deniers publics n’est pas nécessairement synonyme de soustraction de ces deniers à son propre profit. Le mot peut désigner le fait d’orienter ces deniers vers une destination (tout aussi sinon plus noble) différente de leur destination initiale. La noblesse de la nouvelle destination ne fait pas d’elle pour autant une destination légale.

Zoodnoma Kafando

L’Observateur Paalga

Messages

  • Non Mr Kafando ! A cause de quelques dizaines de libraires (par terre ou non), on ne peut tout de meme pas prendre en otage l’education de millions d’enfants Burkinabe. La gratuite des manuels scolaires n’empechera pas ces libraires de continuer leur activite. Ils ne vendent pas que des manuels scolaires ! Remarquez que les parents d’eleves n’achetent les manuels qu’en debut d’annee scolaire. Les libraires continuent pourtant de vivre de leur activite tout le reste de l’annee !
    Je ne pense pas qu’un gouvernement qui se respecte soit tenu de consulter ces quelques dizaines de libraires avant de prendre une decision aussi salutaire pour l’Ecole burkinabe que la gratuite des manuels scolaires.

  • Monsieur Kafando : le nombre de librairies par terre qui pâtiraient de la gratuité des manuels scolaires aussi grand que puisse être ce nombre, ne saurait occulter le droit naturel à l’éducation. L’Etat n’a fait que souscrire, même si c’est tardivement, à un devoir régalien, celui d’assurer une éducationn aux enfants, en vue d’une reproduction sociale dynamique et positive dans notre pays. a défaut de cette reproduction sociale positive et dynamique, seuls les commerçants d’armes ne pourraient faire que des affaires, parce que la déviance, la délinquence et surtout le meurtre seraient les compétences essentielles des burkinabè de demain.
    Statistiques pour statistiques : disposez-vous du nombre d’élèves victimes de la déperdition scolaire ou de la non scolarisation du seul fait de la non disponibilité de manuels scolaires ? Si oui, rapportez ce nombre au nombre de libraires par terre, ce qui pourra permettre de mieux voir et procéder à des avantages comparatifs.
    Que la douane n’ait peut être pas été impliquée à l’opération, afin de mesurer le manque à gagner pour un meilleur calcul du coût d’opportunité, je vous concèderais alors cette fâcheuse manie dans notre pays, d’intiier des projets sans une intégration des acteurs clé : ainsi en est-il de l’ONEA et du service des voieries ; on bitume une route à coût élevé, et l’ONEA vient faire subir à cette même route des bosselures et des scolioses préjudiciables à la sécurité des usagers, et à l’esthétique de la ville. Mais là encore, pour revenir à la tardive salutaire mesure du gouvernement sur les manuels scoalaires, il faut disposer de chiffres assez précis au niveau de la douane, pour oser relever une quelconque impasse budgétaire dû à l’anihilation des recettes douanières du fait d’une non importation de manuels scolaires gratuitement fournis.
    Une des solutions à la question, pour ma part consistera à se tourner vers le Ministère de la jeunesse et de l’Emploi, pour étudier les conditions de développement de l’employabilité des libraires par terre, si tant est vrai qu’ils ne vendent vraiment que des manuels scolaires de l’Enseignement de Base, sans les autre compendia que sont les instruments de mesure et de calcul comme les règles et autres équerres et compas.
    A propos de développement de l’employabilité, il sied de rappeler que le ministre de l’Enseignement de Base entrevoyait une reconversion des intervenants du domaine des manuels scolaires, vers l’édition, la reproduction... Voilà donc une piste qui gagnerait à être vulgarisée par les média, ce qui pourrait inspirer les acteurs pour un pas vers le ministère chargé de l’emploi. Que diriez-vous si le Ministre d’Etat chargé de la Santé arrivait à créer et susciter les conditions d’une gratuité totale des soins de santé ? Faudrait-il bénir Dieu pour la mjorité qui ne peut ps se soigner, ou pleurer les propritétaires des cabinets et autres cliniques de santé privées ?

  • les cahiers, bics, crayons etc... ne sont pas gratuits à ce que je sache. So, don’t worry. les libraires par terre s’en sortiront. La société doit évoluer je crois. Sinon, le changement d’un programme scolaire risque de ne pas se faire si l’on se dit aussi que les libraires ont déjà des stocks. Soyez rassurés, ils ne sont pas surpris de la decision.
    Amicalement

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