15-octobre : Le ver était dans le fruit

Publié le jeudi 8 novembre 2007

15-octobre : Le ver était dans le fruit

La fièvre de la commémoration du 15 octobre 1987 est aujourd’hui tombée. Les uns et les autres étaient tant préoccupés par « qui mobilisera plus que qui ? », que le vrai débat sur « qui a fait quoi et pourquoi ? » a été pour ainsi dire occulté. Et pourtant il fallait commencer par là même si sur la question il est évident qu’on ne pouvait entendre que des sons de cloches très divergents.

Plus que jamais, la question est d’actualité d’autant que la majeure partie de notre peuple n’a que des connaissances parcellaires de cette période de notre histoire. Pour apporter notre pierre à cette œuvre nous nous jetons à l’eau et posons à haute voix cette question que nombre de Burkinabè se posent avec intérêt : « Qu’est-ce qui a conduit les révolutionnaires à s’étriper le 15 octobre ? ».

Ce 15 octobre 2007 aura été plus que tous les autres, celui des témoignages. Symbolique des 20 ans oblige, bon nombre d’acteurs de la Révolution d’août puis du 15 octobre 87 se sont livrés à la presse et dans la presse. Des témoignages qui ont permis d’avoir des bouts de vérité sur ce qui s’est passé, sur ce qui a conduit aux évènements du 15 octobre 1987.

La fougue née au soir du 4 août 83 qui avait révélé les quatre révolutionnaires qu’étaient Thomas Sankara, Blaise COMPAORE, Jean Baptiste Boukary LINGANI et Henri ZONGO a vite fait place à quatre ans seulement après, à une scission qui se règlera à la kalachnikov, ouvrant la voie au mouvement de rectification. Les antagonismes inhérents à tout mouvement sociopolitique et qui s’étaient intaillés au fil du temps, avaient de fait dépassé les capacités de gestion des jeunes révolutionnaires. La crise qui était d’abord larvée a fini par éclater au grand jour mettant à nu l’échec des tentatives de résolution et la cristallisation des positions. C’est dire qu’il y a forcément eu déficit de dialogue ou, à tout le moins, blocage quelque part.

La raison étaient que la révolution, sensée être démocratique et populaire, s’était très vite réduite à la vison d’un seul homme : son charismatique leader, Thomas SANKARA. « Je sais que le débat à un moment donné était difficile. Généralement, quand SANKARA avait un point de vue, il y tenait. Si vous le contrez, vous entendrez après qu’il y a un bureau politique qui s’est réuni et qui a décidé. Quoi que n’ayant pas été convié à la rencontre, vous vous trouvez ainsi engagé. Cela créait des frustrations ». A confié à notre confrère Sidwaya Gabriel TAMINI, ancien membre du bureau politique du CNR et actuellement conseiller à la présidence du Faso. A la suspicion s’étaient ajoutés les mouvements d’humeurs transformant les divergences politiques en opposition de personnes.

A titre d’exemple, le président SANKARA ne présidait plus les réunions du conseil des ministres au début du mandat du 5ème gouvernement. Un malaise indescriptible s’installera au sommet de l’appareil d’Etat avec toutes les rumeurs et les interprétations qui vont avec d’autant que sur des sujets d’importance nationale des divergences de vues apparaîtront au grand jour. L’une d’elles sera le fameux dossier dit de l’information qui a opposé un mois durant le Président SANKARA à des journalistes accusés d’indiscipline parce que leurs commentaires sur des faits ne cadraient pas avec les positions défendues par le président.

« …Il y a un évènement qui me revient à l’esprit. Cela s’est passé une ou deux semaines avant le 15 octobre vers la fin du mois de septembre. Il s’agit d’une crise terrible au niveau du ministère de l’Information. Cette crise avait deux causes : la première est qu’un de nos camarades avait fait un éditorial à la radio dénonçant le manque de débat démocratique… », se souvient l’ancien ministre de l’Information Joseph KAHOUN, directeur des rédactions des Editions Sidwaya, au moment des faits. Elle illustrera d’ailleurs une des critiques faites à l’endroit de la Présidence du Faso, ses interférences dans la conduite des actions des ministères. En effet c’est depuis cette institution qu’on tentera d’imposer une solution en exigeant des structures des sanctions exemplaires contre ces journalistes. Le débat était ainsi jeter dans la rue avec toutes les conséquences néfastes que cela pouvait entraîner.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase

En débordant du cadre des structures de l’organe dirigeant de la révolution la crise que vivait le CNR avait manifestement atteint des proportions très sérieuses. Elle avait quitté le sommet de la direction politique pour « métastaser » au sein des organisations qui la composaient, s’emparer de l’appareil d’Etat et surtout des structures populaires. Ces organisations (UCB, GCB, ULC) avaient certes pris conscience du danger, mais le climat de méfiance qui était entretenu à dessein pourrissait si bien la situation que le débat était fossé à peine entamé. Toute chose qui a annihilé leurs tentatives d’unification poussant les uns et les autres à se crisper sur leurs positions respectives. « Le paysage politique était fait de groupuscules communisants. Or les antagonismes dans ce genre de groupes nourris des idées de la littérature marxisante sont exacerbés inutilement. Le mot démarcation physique vient de ces milieux… Je crois qu’il y a eu des exclusions inutiles. Il y avait plusieurs chapelles… et les suspicions étaient fortes ». Se souvient Gabriel TAMINI, qui était justement un des journalistes aux prises avec SANKARA.

Au sein des structures populaires, la situation n’était guère meilleure ; loin s’en faut. En effet, politiquement désarmées face à des populations de plus en plus circonspectes, éprouvant toutes les difficultés du monde à défendre, voire à imposer des mesures ou des mots d’ordres impopulaires ou qu’elles ne comprenaient pas elles-mêmes tout simplement, elles se retrouvaient comme entre le marteau et l’enclume. Cela a fait la part belle à tous les pêcheurs en eaux troubles avec une résurgence des exactions vis-à-vis des populations, des règlements de comptes, etc. Des maux combattus le poing levé allaient refaire leur apparition de la pire des manières et au grand dam de ces mêmes populations qui ne comprenaient plus rien à rien au point, que désabusées, elles déserteront les permanences CDR, bouderont les A G et autres meetings.

La situation était devenue tellement préoccupante que la plupart des permanences CDR étaient devenues de véritables repaires des rébus de la société et des malfrats en tous genres, qui faute de pouvoir tirer honnêtement leurs épingles du jeu y ont trouvé les moyens pour exister à moindres frais. Dans de telles conditions, la théorie révolutionnaire selon laquelle « on ne mobilise personne en dehors de ses intérêts » prenait une connotation particulièrement douloureuse pour les populations qui se verront obligées de subvenir, d’une manière ou d’une autre aux besoins existentiels des « gardiens de la révolution ».

Au sein de l’armée la situation était à peine plus enviable. La contestation y était également exacerbée, surtout à la suite de la création de la FIMATS (Force d’intervention du ministère de l’Administration territoriale et de la sécurité) à la tête de laquelle sera placé, un personnage très controversé Vincent SIGUE, sur lequel courraient déjà de folles informations. Quand on sait que le ministre en charge de la Sécurité, Ernest Nongma OUEDRAOGO avait eu ces propos : « Pendant longtemps nous nous sommes occupés de nos ennemis ; maintenant nous allons nous occuper de nos amis » on n’avait pas besoin d’un dessin pour comprendre que la révolution allait « changer de visage » et que le temps de la rigolade était bel et bien révolu. Manifestement une répression qui promettait d’être dure se préparait.

Avant même qu’elle ne sorte des papiers la police politique faisait déjà parler d’elle puisque de nombreux militants, notamment ceux mis à l’indexe pour indiscipline, étaient l’objet d’une étroite surveillance. Assurément l’aile favorable au Président SANKARA allait passer à l’offensive. Les dés étaient donc jetés. Le compte à rebours avait atteint le point de non retour et plus rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Le peuple lui-même comme tétanisé attendait, fataliste et résigné. Quant aux acteurs directs de la crise ils donnaient l’impression d’être impuissants comme s’ils avaient lancé une mécanique qu’ils ne maîtrisaient plus.

On semblait attendre le miracle sans y croire réellement. L’échec fracassant de la réunion du jeudi 8 octobre 1987 tenu au siège du conseil de l’entente et qui avait regroupé les chefs historiques de la Révolution sur convocation du président SANKARA avait sonné hallali, achevant de convaincre que la conciliation des divergences étaient devenus quasi impossible ; même l’amitié et la considération que les uns et autres se vouaient avaient foutu le camp. En effet, le président du Faso avait dans un violent mouvement d’humeur claqué la porte et s’en était allé laissant ses trois camarades sans voix. Autant dire que le vin était tiré…

Par Frédéric ILBOUDO

L’Opinion

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