Migrations : Lampedusa, porte de l’Europe

Par Paul DAH

Publié le samedi 2 juin 2018

Migrations : Lampedusa, porte de l’Europe

Profitant de sa visite ad limina à Rome, une délégation d’évêques de la Conférence épiscopale Burkina-Niger a visité l’île de Lampedusa. C’est par cette île que des milliers de migrants entrent en Europe, à la recherche de l’eldorado. Les évêques, émus par ce qu’ils ont vu et entendu, ont lancé un appel à la solidarité internationale. Lisez plutôt !

Entrevue au départ comme une initiative de la conférence épiscopale Burkina-Niger, au terme de sa visite ad limina, l’expédition de Lampedusa a finalement dépassé le cadre simplement ecclésial pour mobiliser plus d’un acteur autour de cette question de la solidarité universelle à promouvoir et du combat contre « l’indifférence qui se mondialise » et dont le pape François s’est fait le chantre de bonheur.

La qualité de l’accueil dès l’aéroport de Lampedusa donnait déjà la mesure, la portée et le sérieux de l’évènement et pour cela, toutes les autorités y ont fait le déplacement. Le déroulé séquentiel suivant, bien millimétré, rend sans doute mieux compte de ce qui a été vécu à Lampedusa :

-  Pas de temps à perdre. À peine installée à son hôtel, la délégation est tout de suite conduite à l’hôtel de ville pour rencontrer les autorités préfectorales, municipales et tous les acteurs qui se dévouent jour et nuit pour la cause des migrants. C’est l’occasion pour le président de la conférence Burkina-Niger et le secrétaire d’État de livrer tour à tour leur message : « Nous sommes ici aujourd’hui pour faire mémoire de tous ceux qui ne sont pas arrivés, pour rappeler leurs vies aux portes de l’Europe », introduit Mgr Paul Ouédraogo, avant d’affirmer plus loin : « Je crois qu’aucun responsable africain n’est jamais venu ici à Lampedusa. Nous sommes ici pour dire que la responsabilité des si nombreuses vies perdues - ainsi que celles arrivées à bon port - est aussi africaine. (…) Nous sommes donc ici pour montrer notre intérêt et notre prise de responsabilité. »

Et puis, tel un coup de semonce, il assène cette phrase avant d’interpeler les autorités européennes et africaines sur la question : « Il faut briser la mort ! L’Europe des responsables pense à se défendre des réfugiés, l’Afrique des responsables ferme les yeux et tourne la tête de l’autre côté. Cette double négation ne peut plus continuer. » Après cette interpellation, Mgr Paul a embouché la même trompette que le Pape François pour réitérer l’appel à la solidarité universelle, notamment au bénéfice des migrants et fustiger l’indifférence qui se mondialise avant de conclure sur une note de reconnaissance vis-à-vis de tous ceux qui ont créé « des couloirs humanitaires » permettant un passage sûr et sans risque pour les plus vulnérables. « À eux et à vous, habitants de Lampedusa, Siciliens et Italiens, je vous dis notre reconnaissance : votre engagement plein ne sera jamais oublié. Il représente une étincelle d’humanité qui peut tous nous sauver »

À la suite du président de la conférence épiscopale Burkina-Niger, le secrétaire d’État chargé de la décentralisation, M. Alfred Gouba, n’a pas caché son émotion : « Vibrant de toute l’émotion qui m’étreint le cœur face au drame des migrants, je voudrais humblement me faire l’interprète de ces âmes endolories par ce scénario quotidiennement tragique dans cette région méditerranée ».

Plus loin, il ajoute : « L’ampleur de cette catastrophe humanitaire interpelle la conscience mondiale. En effectuant la présente officielle africaine sur cette île, nous entendons unir les voix de l’ensemble du peuple du peuple burkinabè aux vôtres, honorables évêques du Burkina et du Niger, dans un esprit de prière et de recueillement, mais aussi plaider auprès des pays d’accueil pour plus de protection et des conditions plus dignes pour les migrants. En même temps, nous sommes conscients de notre responsabilité d’Africains envers tous ceux qui partent. Une nouvelle forme de partenariat doit être créée entre nos deux continents pour que ces drames cessent ».

-  Cette tribune officielle fait place à une visite de terrain. Et c’est un vent violent qui nous accueille au bord de la mer, en furie ce soir-là, à l’endroit même où échouent les embarcations des migrants. Un monument appelé « Porte de l’Europe » se dresse là. Tout un symbole par rapport au drame de l’immigration qui se joue en mer. La visite se poursuit ensuite dans un centre d’accueil provisoire. Nous y trouvons des Africains de différentes nationalités dont l’âge varie entre deux et 45 ans, arrivés trois jours seulement auparavant.

La majorité d’entre eux sont des femmes. À notre arrivée, quelques-unes chantent et dansent, comme pour s’exorciser. Mais très vite, le grave reprend le dessus. M. est l’une d’elle. Elle cache son visage soudain sur une banquette pour dissimuler ses larmes. Sa fille de deux ans ne quitte pas d’un pouce la psychologue du centre, tandis que son garçon de 10 ans raconte, très à l’aise, la traversée de la Lybie à Lampedusa, en neuf jours…

-  Toutes ces images fortes ont été offertes à la célébration eucharistique qu’a présidée le cardinal Philippe Ouédraogo en l’église paroissiale à 19 heures.

-  La première activité du lendemain fut la visite au cimetière. Là, une brave dame, Paolo Larosa, partage dans une histoire émouvante, sa passion, une véritable vocation d’aide aux immigrés. Les autorités politiques, administratives, religieuses, évangéliques et catholiques, militaires et paramilitaires, ont toutes pris part au dépôt de gerbe de fleurs en hommage aux réfugiés connus et inconnus qui reposent dans ce cimetière municipal. Pour Paolo comme pour Vicente, un ancien gardien du cimetière, ce qui importe, c’est le respect de l’homme, mort ou vivant, les soins à lui apporter, sans attendre d’autre récompense que celle de se savoir utile aux autres et à l’humanité. Leur appel, c’est que leurs hôtes du jour sensibilisent les candidats à l’immigration sur ses affres et ses périls. L’eldorado européen est un mirage.

Une épitaphe au mur du cimetière en dit long sur l’engagement de ces volontaires pour la cause des refugiés : È VIETATO ABBANDONARE I RIFUGIATI, autrement dit, il est interdit d’abandonner les réfugiés.

-  Du cimetière, la délégation s’est rendue en haute-mer, grâce au service de la capitainerie du port, pour y jeter une couronne mortuaire à toutes les victimes ensevelies au fond de la méditerranée. Puis ce fut de nouveau la salle de rencontre de la mairie de Lampedusa où pendant plus d’une heure, trois témoins clés de ces drames de l’immigration nous ont tenu en haleine l’assistance, avec des témoignages poignants qui donnent des larmes aux yeux. Gracia, le Dr Bartolo et tous partagent cette conviction : « Si on alimente la peur, on fera le lit de l’indifférence et du repli sur soi. Il faut donc dire la vérité. Lampedusa voudrait être non seulement la porte de l’Europe, mais aussi de l’Afrique pour une nouvelle ère, dans la solidarité et la fraternité pour un monde plus juste et plus humain. »

Pour cela, il n’y a pas d’acteurs prédésignés. Chacun à son niveau doit mettre la main à la pâte pour qu’advienne un tel monde !

Paul DAH
Chargé de communication
CEBN

Messages

  • Bravo ! Votre pèlerinage a certainement été très bénéfique aussi bien pour les migrants que pour le reste du monde.
    Dieu continue de vous inspirer ! Amen.

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