Université Nazi-Boni : l’étudiant Jonathan Ouédraogo collecte des documents au profit de ses camarades

LEFASO.NET | Par Romuald Dofini

Publié le jeudi 14 juin 2018

Université Nazi-Boni : l’étudiant Jonathan Ouédraogo collecte des documents au profit de ses camarades

Malgré les multiples efforts consentis par le gouvernement burkinabè, avec le concours des partenaires techniques et financiers, pour mieux répondre aux besoins des étudiants, force est de constater que le secteur de l’éducation, et plus particulièrement celui de l’enseignement supérieur, fait toujours face à d’énormes défis.
L’État, hélas, ne parvient pas à être présent sur tous les fronts afin de garantir la satisfaction de l’ensemble des besoins qui, du reste, n’ont de cesse d’aller crescendo, notamment le manque d’ouvrage dans les bibliothèques universitaires.

C’est ainsi que les étudiants de l’Université Nazi-Boni ont pris le taureau par les cornes en décidant d’apporter leur modeste pierre à l’édifice de la nation. Ainsi, par le truchement d’une campagne de collecte d’ouvrages dont l’initiateur est l’étudiant Jonathan Ouédraogo, ces étudiants ont réussi à réunir un nombre important de documents grâce aux livres offerts par des enseignants, des institutions ainsi que des particuliers, au profit de la bibliothèque de l’UFR/SJPEG. Dans cet entretien réalisé avec l’initiateur du projet, Jonathan Ouédraogo, étudiant en troisième année de droit en sciences juridiques et politiques à l’Université Nazi-Boni, on en sait davantage sur cette initiative …

Lefaso.net : Qu’est-ce qui vous a motivé à initier ce projet de collecte d’ouvrages au profit de l’Université Nazi-Boni ?

Jonathan Ouédraogo (J.O.) : L’idée est partie d’un constat, un constat hélas macabre. J’étais allé à notre bibliothèque pour consulter les documents. Quand je suis allé, j’ai voulu avoir accès à un certain nombre de documents et je me suis rendu compte que pour notre filière, il n’y avait en tout et pour tout que 26 documents. Si on sait qu’on a environ 3 000 étudiants de l’Unité de formation et de recherche en Sciences juridiques, politiques, économiques et de gestion (UFR/SJPEG), cela fait approximativement un ratio de 192 étudiants pour un document. C’est de là que l’idée a germé. Je me suis dit que c’est insuffisant de n’avoir que 26 documents dans une UFR, pour une université qui est censée être un temple du savoir, un temple de la connaissance, un creuset où les personnes peuvent venir s’abreuver à la source de la connaissance.

Je trouvais que c’était malheureusement une honte pour nous les étudiants d’abord, mais pour l’université en tant qu’institution et en tant qu’administration. Voilà pourquoi je me suis dit « pourquoi ne pas essayer à notre modeste manière de faire quelque chose ? ».
C’est bien de dénoncer, de revendiquer, mais qu’est-ce-que nous faisons concrètement à part les discours et les belles paroles ?
C’est ainsi que j’ai pensé à un projet qui était d’essayer de faire une forme de collecte de documents avec les camarades.

Lefaso.net : Comment s’est déroulée l’organisation du projet ?

J.O. : Cette collecte de documents, je l’ai exposée en deux axes. Le premier axe a consisté à aller voir les enseignants pour qu’ils fassent des donations de documents ; et ceux qui n’ont pas de documents, qu’ils contribuent au projet en donnant des sommes en espèces, s’ils sont partants.

Le deuxième axe, c’était de voir avec les personnes de bonne foi qui sont hors de l’université (les institutions, les particuliers), leur demander s’ils peuvent nous venir en aide, s’ils peuvent voler au secours de la bibliothèque agonisante de l’université Nazi-Boni.

J’ai demandé également aux camarades étudiants pour que nous aussi, à notre niveau, nous fassions un effort de guerre pour cotiser. Beaucoup ont contribué énormément et le montant final m’a un peu surpris positivement.

Lefaso.net : Est-ce que votre appel a eu un écho favorable auprès de toutes ces personnes ?

J.O. : Notre appel a eu un écho favorable auprès de plusieurs personnes, de plusieurs institutions qui nous ont gracieusement donné des documents. Également, les camarades étudiants ont énormément contribué. Pour ne pas créer une forme de guerre entre nous et l’administration, nous avons pleinement associé l’administration à cette activité, bien sûr après avoir collecté les documents. Nous avons informé notre chef de département, et lui, il a informé également le directeur de notre UFR/SJPEG.

Ils nous ont conseillé sur la nature des documents à payer avec le montant qu’on avait réuni (les documents qui sont prioritaires à notre niveau) en collaboration avec certains de nos enseignants qui étaient aussi informés. Ils nous ont aussi conseillé sur comment on pouvait organiser la cérémonie de remise des documents qui a eu lieu le jeudi 31 mai 2018 dans les locaux de l’université. Et cette cérémonie a connu la participation massive des étudiants et aussi de l’administration qui a fait l’effort d’être là.

Lefaso.net : Combien de temps avez-vous mis pour collecter ces documents ?

J.O. : Le temps qu’on a mis pour collecter ces documents, cela fait environ quatre mois. Et j’ai cru à un moment donné que ça faisait deux années, parce que c’était laborieux et complexe. Il y a des personnes qui nous ont promis mais elles n’ont rien fait et il y a d’autres qui ont essayé de faire ce qu’elles pouvaient. Mais l’idée du projet a germé dans mon esprit deux mois à l’avance, donc on peut dire en gros six mois.

Lefaso.net : Combien de livres avez-vous pu collecter ?

J.O. : La bibliothèque avait 26 documents pour son propre compte. Et nous, en tant qu’étudiants, avec notre modeste activité, nous avons réussi à réunir au total 50 documents. Donc on a fait presque le double de ce qu’il y avait dans la bibliothèque. Ces documents concernent la filière SJPEG. Vous savez que le droit est une discipline transversale.

Le droit se retrouve dans d’autres matières, en économie par exemple. Donc ces documents serviront premièrement aux étudiants de droit mais ensuite aux étudiants des autres filières qui auront peut-être besoin de connaissances juridiques.

Lefaso.net : Quelles sont les difficultés auxquelles vous avez été confrontés ?

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Jonathan Ouédraogo

J.O. : Cela n’a pas été facile du tout et il a fallu un sacrifice personnel, il a fallu surtout se donner corps et âme pour que ce projet puisse voir le jour. Vous savez, comme toute activité, lorsqu’on veut l’organiser, on rencontre toutes catégories de personnes qui ne partagent pas forcement ni les mêmes centres d’intérêt que vous, ni les mêmes objectifs et cela complexifie davantage la tâche.
Nous avons croisé des personnes qui n’ont pas cru en nous, c’est la première catégorie de personnes. La deuxième catégorie, ce sont les récalcitrants.

Il y a des personnes qui avaient cette forme d’opposition systémique à tous ceux qui veulent essayer de faire changer les choses dans le sens de soulager l’État de ses fardeaux, parce qu’ils estiment que l’État doit être tout-puissant, et assurer sur tous les fronts à tout moment et à tout instant.
C’est ce qu’ils pensent, et nous, nous ne partageons pas ce point de vue. Ils sont venus personnellement me dire que cette activité n’est pas bien et que nous allons encourager l’État à être paresseux, etc.

Je leur ai dit les yeux dans les yeux, que nous, présentement, nous préférons nous acheter un lance-pierre et nous défendre en attendant que l’État ne vienne nous livrer des kalachnikovs.
Et finalement, je me suis rendu compte que le jour de la remise des documents on les comptait parmi le public. J’ai eu l’impression que j’ai fini par les convaincre à épouser l’idée.

Lefaso.net : Est-ce-que vous sentez que votre projet a eu un impact sur les autres étudiants ?

J.O. : Oui le projet a véritablement impacté les étudiants. Par cet acte d’altruisme largement applaudi par l’administration, nous en avons inspiré d’autres, engendrant pour ainsi dire une vague de contagion proactive. Des étudiants de plusieurs autres filières sont vraisemblablement tombés sous le charme de l’initiative que j’ai instiguée avec le concours de mes camarades. Ils ont de ce fait la ferme résolution d’entretenir cette graine qui a été plantée en initiant à leur tour des projets similaires au profit de leurs filières respectives.

Lefaso.net : Quelles sont vos perspectives ?

J.O. : J’espère ne pas le refaire moi-même parce que premièrement j’espère ne pas reprendre la troisième année. Si je le refais, cela veut dire que je suis toujours étudiant de l’Université Nazi-Boni. Ce qui veut dire qu’il y a quelque chose qui n’a pas marché. Mais je crois que d’autres personnes ont déjà des perspectives et comme je le disais, on a créé un phénomène de contagion positive.
Ce qui fait que en perspectives, je vois déjà des étudiants, des cadets notamment qui sont toujours à l’Université Nazi-Boni et qui y seront l’année prochaine qui ont affiché leur ferme volonté de poursuivre sur cette même voie et de continuer à alimenter le projet.

Lefaso.net : Quel est votre dernier mot ?

J.O. : Je veux lancer un appel d’une part à l’endroit de mes camarades étudiants. Il est bien d’initier des projets à notre propre niveau, cela nous forme parce que ça nous permet de gérer des personnes et des évènements. Donc c’est un plus pour notre formation personnelle. On ne perd rien à essayer quelque chose de positif, on gagne toujours.

Comme le disait Nelson Mandela, on ne perd jamais ; soit on apprend, soit on gagne. Je ne veux pas appartenir à une génération de somnambules, une génération qui aura oublié son propre passé et qui refuse d’assumer les tourments de son propre présent. Donc je les invite à ne pas être une génération de somnambules.

À l’égard de l’administration, l’acte que nous avons posé nous permet de leur montrer que nous n’avons pas uniquement des rapports d’ennemis, on peut toujours collaborer. Ce n’est pas tout temps que des plateformes revendicatives ; les étudiants peuvent aussi faire des choses positives qui déchargent l’administration et qui profitent aux étudiants aussi pour leur formation.

Nous les invitons à prendre le taureau par les cornes parce que si nous les étudiants, nous avons pu réunir ces documents sans les moyens et l’administration ne peut pas réunir ces mêmes documents, il y a de quoi baisser la tête. Donc je lance un appel à l’administration si elle peut apporter plus de documents à la bibliothèque. Ce que nous voulons vraiment, c’est plus de documents en quantité et en qualité.

Propos recueillis par Romuald Dofini
Lefaso.net

Messages

  • Waouh !!! Si jeune et déjà si ambitieux,visionnaire et avec un tel esprit de partage ! Les documents collectés serviront aux générations à venir qui ne peuvent que trouver à s’inspirer d’un tel exemple ! Avec des personnes telles que ce garçon, avec de tels projets, soyez-sûrs que la relève est assurée au Burkina-Faso,en Afrique et même au niveau des hautes sphères mondiales où nois serons valablement représentés ! Bravo jeune homme ! Continuez sur cette lancée ! Vous réaliserez de grandes et belles choses. Que Dieu vous bénisse.

  • Un problème est qu’avec le francais comme langue au BF vous avez un acces très limité aux ouvrages scientifiques et techniques essentiels. Un autre problème c’est le CAMES-même qui fait peu pour rendre le savoir (s’il en a acces, il est hors d’aplomb) acces aux grandes masses ! Un problème beaucoup plus crucial, est la mentalité : ah non, si quelqu’un est vraiment bon (égal comment il y parvient), il faut le nuire. Oui, avec cette mentalité, pas moyen bouger !

  • Félicitations Jonathan pour cette belle initiative ! Courage à vous ! Explorez aussi du côté des institutions similaires amies au Burkina et à l’extérieur ! Les documents en ligne aussi. Félicitations encore ! Tanti

  • Bravo !!!!!!!!!!!!!!!
    Modérateur, s’il vous plait, je serais ravi que vous me trouviez le numéro du projet ou de son géniteur. J’ai des documents à offrir comme contribution. Ensuite, j’ai des sites extraordinaires à proposer à la bibliothèque. 76611060.

  • Félicitations jeune frère Jonathan ! Bel appel à un devoir patriotique et à une conscience citoyenne. Tu me rappelles le capitaine THOMAS SANKARA qui comme toi avait compris que pour l’émergence il faut que chacun y donne du sien. Je me souviens encore de la bataille du rail où chaque fils et fille du pays mettait véritablement la main à la pâte. C’est une invite au don de soi, au partage, à la solidarité, à l’apathie et à témoigner des valeurs humaines au lieu d’être des hommes de succès. Si nous voulons avoir un Burkina Faso où il y a le bien-être pour chacun et pour tous, nous devons y travailler avec le coeur.

  • Bravo à toi Jonathan Ouédraogo !!! On sent que la jeunesse est de plus en plus consciente de son rôle et de sa responsabilité. Par ton acte salutaire tu redores l’image de l’étudiant et de la jeunesse burkinabè toute entière même et donne aussi de l’espoir quant à l’avenir. Reste toujours aussi humble et généreux même si ce n’est pas facile dans le monde où nous vivions. Bon vent !!!

  • Super ! Merci a celui là que j’appelle affectueusement "son éminence", Jonathan OUEDRAOGO qui rompt par cette initiative avec la consécration de la culture des plateformes revendicatives. Nous pouvons faire quelque chose a notre échelle aussi modeste puisque t-elle être, c’est toujours un plus. L’addition de ces petits efforts donnera quelque chose de positive et grandiose.

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